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jeudi, novembre 22, 2007

ÉVOLUTION DE LA LITTÉRATURE HAÏTIENNE

ÉVOLUTION DE LA LITTÉRATURE HAÏTIENNE
de 1804 à nos jours



La littérature haïtienne débute véritablement après la proclamation de l’indépendance en 1804. Elle est donc très jeune par rapport à la littérature française et à la littérature scandinave qui existent depuis le Moyen-Âge et, surtout, par rapport à la littérature chinoise ou japonaise dont les premiers textes remontent à la plus haute antiquité.

Les premiers poètes et écrivains haïtiens ont laissé des œuvres à caractère militant. Ils ont exalté la liberté et l’indépendance ; ils ont fustigé le racisme et le colonialisme. Boisrond-Tonnerre n’est pas seulement le rédacteur de l’Acte d’Indépendance ; il a laissé des Mémoires pour servir à l’Histoire d’Haïti, publiés en 1852, où l’on retrouve les mêmes préoccupations qui avaient agité ses contemporains. C’est un mince volume d’une centaine de pages qui retrace une partie de la révolution de Saint-Domingue. L’auteur y fait le récit poignant des atrocités commises par les colons. De même, le baron de Vastey écrit Le système colonial dévoilé (1814) pour dénoncer les atrocités du colonialisme. Il préfigure les écrivains politiques de l’école patriotique. Dès ses débuts donc, la littérature haïtienne est héroïque, engagée, nationale, nationaliste. Haïti est la première nation nègre indépendante du monde. C’est sur cette terre de martyre, dans la géhenne Saint-Dominguoise que « la négritude se mit debout pour la première fois », selon le mot d’Aimé Césaire.

En 1825, la France reconnaît l’indépendance d’Haïti moyennant le versement d’une forte indemnité destinée à dédommager les colons dépossédés. Cet événement entraîne un climat de sécurité qui va orienter les lettres haïtiennes vers une autre direction. Plus question alors de parer militairement et idéologiquement à un retour offensif des Français. La littérature cocardière et militante des pionniers ne sied plus aux circonstances de l’heure. Des relations commerciales et culturelles s’établissent entre les deux nations. Comme l’écrit Ghislain Gouraige, « avec les marchandises et les livres revinrent le goût des modes et celui des nouveautés littéraires. » Nos jeunes écrivains ne peuvent résister aux attraits du romantisme français. Les poètes de cette génération (Coriolan Ardouin, Ignace Nau, Charles Séguy-Villevaleix) vont délaisser les modèles pseudo-classiques pour les modèles romantiques. L’influence française se révèle aussi dans le domaine de l’Histoire. Les historiens de l’École de 1836 (Thomas Madiou, Beaubrun Ardouin, Joseph Saint-Rémy) se sont inspirés des écoles historiques françaises du XIXe siècle. Émile Nau fit le récit de la découverte du Nouveau Monde, de la prise de possession de l’île d’Haïti et du massacre des aborigènes dans son Histoire des caciques d’Haïti (1854). En 1859, paraît le premier roman haïtien, Stella, œuvre posthume d’Émeric Bergeaud où la fiction se mêle étroitement à l’histoire réelle et dont l’action se déroule à Saint-Domingue.

La fin du XIXe siècle voit une résurgence de la littérature de combat. Déchirée par la guerre civile, méprisée et insultée par les grandes puissances, Haïti est aux prises avec l’une des plus graves crises politiques de son histoire. L’arrivée de Salnave au pouvoir divisa le pays en trois républiques. Trois présidents : Saget dans le Nord, Domingue dans le Sud et Salnave dans l’Ouest. Les Piquets dans le Sud, les Cacos dans le Nord sèment la terreur. Le président Salnave sera exécuté sur les ruines fumantes du Palais National. Le sacre de Faustin ler fait ridiculiser le pays à l’étranger. Des visiteurs écrivent des ouvrages sur « la barbarie africaine du régime ». Ajoutons à cela la lutte ouverte, armée, entre le Parti libéral et le Parti national. Notre position de phare avancé de la race noire créait pour nous l’obligation de montrer au monde les possibilités de notre race dans tous les domaines, notamment en ce qui concerne notre capacité à nous diriger dans la voie du progrès économique et social. D’où le souci de nos écrivains de tracer pour leur époque et pour la postérité des règles à suivre en vue d’assurer le progrès de notre pays dans tous les domaines. Il en résulte une littérature de combat où l’écrivain se donne pour tâche essentielle de défendre son pays et sa race contre leurs détracteurs. Des œuvres de valeur ont vu le jour. Citons : Les théoriciens au pouvoir (1870), La misère au sein des richesses. Réflexions diverses sur Haïti (1873) de Demesvar Delorme, La république d’Haïti et ses visiteurs (1882), Les Constitutions d’Haïti (1885) de Louis-Joseph Janvier, De l’égalité des races humaines (1885) d’Anténor Firmin, L’affaire Luders (1898) de Solon Ménos.

Les poètes, comme Oswald Durand dans ses Rires et pleurs (1896), condamnent les luttes fratricides et appellent leurs compatriotes à la paix et à l’union. Pourtant, les romanciers de l’époque se complaisent dans l’exotisme. Demesvar Delorme et Louis-Joseph Janvier donnent le premier Francesca (1873), Le damné (1877) et le second, Une chercheuse (1885), romans dont l’action se déroule en France, en Allemagne, en Italie et en Égypte.

La génération de La Ronde, sans doute l’un des plus grands mouvements littéraires qu’Haïti ait connus, se situe approximativement entre 1890 et 1915. Elle doit son appellation à la revue littéraire La Ronde, fondée par Pétion Gérome et Dantès Bellegarde et qui a paru pendant quatre ans de 1898 à 1902. Cette génération est marquée par un immense mal de vivre. La plupart des poètes et des idéologues dénoncent l’obscurantisme du pouvoir, l’abîme qui existe entre les aspirations de la jeunesse et la plate réalité, entre les rêves grandioses et la mauvaise qualité de la vie. La crise économique et politique est permanente. L’inconscient collectif digère mal les humiliations infligées à la nation par les grandes puissances de l’époque. D’où le désespoir et le pessimisme de cette génération. Etzer Vilaire écrit Les dix hommes noirs, poème dramatique présentant une tuerie collective motivée par la crise affectant la jeunesse urbaine. Les romans réalistes fleurissent, présentant les mœurs des élites économiques et politiques et différents autres aspects de la vie haïtienne, dont les pratiques vaudouesques. Parmi les plus remarquables, citons : Thémistocle Épaminondas Labasterre (1901) de Frédéric Marcelin, Les Thazar (1907) de Fernand Hibbert, La famille des Pitite-Caille (1905) de Justin Lhérisson, Mimola (1906) d’Antoine Innocent. Frédéric Marcelin, ministre des finances, fait paraître Finances d’Haïti (1911) où il analyse les conditions et les conséquences de l’emprunt de 65 millions de francs contracté par le gouvernement du président Antoine Simon.

1915 : c’est l’occupation américaine. Les Cacos, conduits par Charlemagne Péralte, puis par Benoît Batraville, résistent les armes à la main. Mais ils sont vite maîtrisés par les Yankees. L’élite intellectuelle prend la relève. Dès 1915, un groupe de patriotes sous la houlette de Georges Sylvain, se déclarent contre l’occupation. « Nous lutterons, écrit-il, nous et nos enfants, tant que notre patrie n’aura pas recouvré la plénitude de son indépendance. » Il fonde le journal La patrie qui sera interdit par l’occupant. Plus tard, il collabore au périodique La république d’Edgard Pouget. En 1922, il fonde avec des amis et collègues l’Union patriotique dont 41 filiales sont créées en province. Le siège social de l’organisation se confond avec son cabinet d’avocat. Il combattit courageusement contre l’asservissement de son pays et son activité débordante l’épuisa. Il rendit l’âme le 2 août 1925, à 59 ans. Ses discours, déclarations, messages, articles et conférences ont été réunis par ses héritiers et publiés en 1955 en 2 tomes sous le titre Dix années de lutte pour la liberté (1915-1925). Dantès Bellegarde écrit un livre au titre significatif : L’occupation américaine d’Haïti, ses conséquences morales et économiques (1929). Plus tard, dans La résistance haïtienne (1937), il fait le récit des événements qui se sont accomplis du 28 juillet 1915 au 21 août 1934 durant l’occupation américaine d’Haïti. Dans Haïti et ses problèmes (1941), il fait le tour des questions sociales de son pays en y proposant des solutions. L’occupant voulait imposer la culture anglo-saxonne. Or l’élite est restée attachée à la culture française. Pour mieux résister, des idéologues comme le Dr Jean Price Mars, prêcheront le retour aux sources, c’est-à-dire à nos traditions et à nos origines africaines. Dans son célèbre ouvrage Ainsi parla l’oncle paru en 1928, il réhabilite le folklore, la religion populaire (le vaudou) et la langue populaire (le créole). Plusieurs romans sont inspirés directement par l’occupation, entre autres : Le choc (1932) de Léon Laleau, chronique romancée de l’adaptation et de la résistance des jeunes de l’élite durant les premières années de l’occupation ; La blanche négresse (1934) de Virgile Valcin dont la trame se situe autour d’un mariage, sous l’occupation, d’un officier américain blanc avec une haïtienne. Signalons aussi les Contes vrais (1934), chroniques parlées de Victor Mangonès relatant dans les domaines mondains, politique et social les faits et gestes de plusieurs membres de l’élite. En 1944, Jacques Roumain publie le roman le plus célèbre de cette période indigéniste, Gouverneurs de la rosée, qui eut un succès mondial. En 1949, Milo Marcelin lance Mythologie vaudou qui présente certains aspects des rituels de la religion populaire haïtienne. En 1950, Fortuna Guéry publie ses Témoignages, évocation du passé à travers le vécu de l’auteur.

Autour des années 50, quelques créateurs ont tenté de se démarquer de l’influence indigéniste : Magloire Saint-Aude avec ses poèmes surréalistes de Dialogue de mes lampes (1941) et de Tabou (1941), Jacques Stéphen Alexis avec L’espace d’un cillement (1959), roman où l’on voit, dans un bordel, un ouvrier tomber amoureux d’une prostituée. Madeleine Lagazy fait éditer Terre d’enchantement (1950), roman suivant le cheminement d’un couple formé par un Haïtien et une Française qui se sont rencontrés à Paris.

Le XXe siècle a vu sortir de remarquables études historiques et sociologiques : Essai historique sur la révolution de 1843 (1905) d’Horace Pauléus Sanon, Haïti vivra-t-elle ? (1905) d’Alcius Charmant, Histoire militaire de la guerre d’indépendance de Saint-Domingue en 2 tomes (1925 et 1928), Le protestantisme haïtien (1945) de Catts Pressoir, La république d’Haïti et la république dominicaine (1953) du Dr Jean Price Mars, Aperçu sur la formation historique de la nation haïtienne (1954) d’Étienne Charlier.

En 1933, Duraciné Vaval avait produit Histoire de la littérature haïtienne ou l’âme noire, une des premières tentatives d’identifier les courants esthétiques de cette littérature.

Aujourd’hui, la littérature haïtienne est de plus en plus appréciée à l’étranger avec des romanciers et poètes comme René Depestre, Émile Ollivier, Dany Laferrière, Jean-Claude Fignolé, Frankétienne, Christophélès, Lyonel Trouillot qui sont publiés par de grandes maisons d’édition comme Gallimard, Laffont, Actes Sud, Belfond, VLB, Lanctot et qui reçoivent aussi des prix internationaux.

Christophe Ph. Charles.



Échantillon disponible :

– Bergeaud (É[meric]), Stella (Paris : É. Dentu, 1859).



(page créée dans le cadre du projet Mémoire vive)